DE L’ESTHÉTIQUE À L’ÉTHIQUE



Le premier niveau de conscience ou de connaissance que l’on acquiert est dit esthétique. Selon Kierkegaard le stade esthétique, premier stade de l’existence, est suivi du stade éthique puis du stade religieux dans le sens ou religare signifie toujours être lié au monde, certes, mais d’une tout autre façon, c’est-à-dire suite à un retour effectué sur soi, le re du mot religare signifiant lui-même « retour à l’événement fondateur », donc après avoir passé d’un niveau de conscience esthétique à un niveau éthique.

L’esthétique concerne ce qui est perçu par les sens, on la nomme la science de la connaissance sensible.

Si l’esthétique concerne ce qui est perçu par les sens, l’éthique concerne les valeurs, voire le sens, là où une capacité délibérative surpasse la contrainte usuelle à l’origine, involontairement, d’un jugement, d’une prise de décision biaisée au départ. Ne sommes-nous pas, initialement, bien malgré nous, structurés aux goûts des autres? Le petit de l’humain n’est-il pas appelé à juste titre « rejeton »? En ce sens que nous sommes jetés dans un monde qui nous précède, qui nous servira de fondement et sur lequel nous n’avons aucun, mais aucun pouvoir. Bref, comme être dépendant, nous n’avons pas le choix de nous laisser absorber par notre environnement quel qu’il soit. Incapable de discerner entre bien et mal, nous nous structurons esthétiquement si je puis dire, soit aux goûts des autres donc. De toute la création, l’humain en est, à sa naissance, l’être le plus dépendant et le plus vulnérable d’où l’insécurité et l’angoisse vécues au maximum, pour le nourrisson, et cela, ses gênes le savent depuis 13,7 milliards d’années. Ainsi, notre personnalité, le « Je », l’ « Ego », le « Moi », plus spécifiquement ici, l’âme, se formera en fonction de cet environnement, et ce, infailliblement et inadéquatement quoique à des degrés divers pour tout un chacun. C’est ce qu’il est convenu de nommer, en théologie, le péché originel, péché signifiant « être coupé de la lumière ». Ainsi, possiblement, le fondement de nos origines nous coupe au départ de la Liberté, de la Sagesse. Ce qui fait que nous sommes tous, au départ, des pécheurs, des êtres initialement coupés de la lumière, lumière à la seconde puissance, pourrais-je dire, qu’apportera la conscience éthique. Toute existence humaine comporte trois dimensions inextricables en interrelation constante dans le temps : le spirituel ou l’immatériel, ce qu’il est convenu de nommer l’âme (les significations), le psychologique ou agitations de l’âme (les émotions) et le physique (les réactions corporelles). Concernant le temps, la notion de temporalité, s’il dure pour le monde inerte pour l’humain ce temps s’écoule entre passé et futur qui n’en sont que des extensions, on les pense. Ainsi le temps ne comporte qu’une seule dimension réelle, physique, le présent : le présent est donc contemporain de tous les temps. Or le temps joue, dépendamment des expériences vécues, sur l’instabilité de l’âme, qui plus est, pour chaque humain, de là son inconsistance pour ainsi dire, faisant de l’humain un être toujours dissemblable par rapport à lui-même d’où la possibilité de Liberté, d’une Volonté éclairée, bref d’une existence qui passe de simple présence à Présence.


L’existence commence par une contrainte absolue s’opposant par le fait même radicalement à toute Liberté.

La période de 0 à 12 ans, période de la connaissance sensible est donc également dite esthétique de même que physique, émotionnelle, passive et subjective. Incapable d’intégrer rationnellement ce qu’il y vit, la connaissance rationnelle, voire le mental n’étant pas encore acquis, l’enfant, telle une éponge, n’a pas de choix d’absorber jusqu’à prendre le faux pour le vrai. Si par exemple, lorsque j’avais six mois, mon frère de trois ans est décédé d’une leucémie après plusieurs mois de souffrance, il est fort compréhensible que la signification de ce drame, de cette fatalité qui m’est tombée dessus, conjointement vécue avec mes parents, m’ait fait vivre – faussement faut-il le préciser – celui-ci comme un abandon de leur part. Qui plus est lors d’une période cruciale de mon développement, et ce, même avec les meilleurs parents qui puissent être. Plus nous reculons dans le temps et plus l’enfant est fragile, donc d’autant plus vulnérable. En pareilles circonstances, sa jeune personnalité en formation, incapable d’intégrer qualitativement c’est-à-dire au niveau de la valeur, éthiquement donc, la signification d’un tel événement sera infailliblement fragilisé, créant, pour employer l’expression de Krishnamurti, une « fragmentation » de l’être; Sénèque quant à lui parlait d’une « fêlure » de l’être. Dès lors, des mécanismes de défense adaptatifs, parfois psychotiques, névrotiques, immatures, incluant la résilience, seront développés afin de survivre à pareille situation parce que le problème de l’être humain d’affirmer Heidegger, ce qui le constitue, voire sa détermination constitutive, somme toute, n’est-il pas « d’avoir-à-être », qui plus est « d’avoir-à-être-avec-autrui », l’existence étant toujours coexsitence. Cependant, si nous voilons notre histoire, d’affirmer Jaspers, elle vient nous surprendre à notre insu. Ces mécanismes de défense adaptatifs déposent un lustre sur cette « fragmentation » en jachère, en attente du moment où celle-ci pourra se révéler au grand jour; les ténèbres obscurcissant dès lors la lumière, lumière artificielle s’il en était une. Ceci parce que les mécanismes de défenses adaptatifs développés durant l’enfance assurant la survie pour ainsi dire, en tant que fuite, en tant que compensation, sont toujours illusoires et temporaires.

Les fuites équivalent à « lécher du miel sur le fil d’un rasoir ».

C’est à l’épreuve que revient la tâche de faire en sorte que cette « fragmentation » latente se fasse jour afin que, possiblement, il y ait «metanoïa», voire transformation de cet être- fragmenté donnant ainsi raison à Socrate et son « connais-toi toi-même » de même qu’à Confucius et Descartes trois millénaires plus tard pour qui « se vaincre plutôt soi-même que le monde ». L’épreuve c’est l’échec des mécanismes de défenses adaptatifs usuels; soit ils sont devenus sans effet, soit ils sont désormais sans accès ou les deux à la fois. L’origine du mot épreuve, son étymologie même (e = éloignement, preuve = vérité) vient nous rappeler à quel point l’on s’est illusionné, berné, trompé. L’épreuve place devant un choix : continuer comme avant ou changer des manières d’être habituelles ayant conduit à pareille situation soit celle d’être éprouvé, d’être souffrant. Pour tirer profit de la souffrance que génère l’épreuve et ainsi donner raison à Confucius pour qui « ce qui ne fait pas mourir doit faire grandir » de même qu’aux Écritures allant jusqu’à dire « heureux ceux qui souffrent » cela requiert une certaine dose d’humilité. Humilité pour enfin se décider à aller chercher l’aide nécessaire afin de tirer des leçons de ce vécu, lequel comme toute expérience vécue, comporte sa signification propre, et ainsi sortir grandi de l’épreuve. Quoiqu’il en soit demander de l’aide en pareilles circonstances est un indice de santé mentale.

Pourquoi donc avoir besoin d’aide? Parce si l’on s’est rendu à semblable situation d’être- éprouvé, d’être-souffrant, c’est que l’on n’avait pas soupçonné, non volontairement et non consciemment, je précise, donc de façon non responsable, s’être illusionné de la sorte. Personne ne veut d’un rhume, encore moins d’une quelconque perturbation psychique (dépression suite à une rupture amoureuse) ou physique (cancer conséquent à la perte d’un enfant). Voilà pourquoi il est difficile de se libérer soi-même, car si l’on avait su, on aurait évité pareille situation. C’est donc généralement en situation d’épreuve, grâce à l’aide d’une personne qualifiée en psychothérapie, de préférence, et à l’acquisition du mental soit le niveau de connaissance rationnelle acquise entre, de façon majoritaire, 12 et 15 ans, que l’âme au départ en dérive, de l’état brut qu’elle était peut, selon Hegel, « se raffiner » par un retour sur elle-même, « par une torsion de la volonté usuelle », fausse volonté, de dire Spinoza, et ainsi procéder par insight et se libérer enfin des limites initialement imposées par l’enfance. Moment privilégié pour fixer ces limites imposées par l’enfance et ainsi mettre fin à l’errance. L’insight étant un pas vers un au- delà du moi actuel, vers un soi à reconquérir. La santé mentale se valide dans des réponses, voire des mécanismes de défense adaptés, c’est-à-dire évolutifs et constructifs et à maintenir faut-il le préciser. D’ailleurs dans tous les récits de guérison n’est-il pas dit : « Vas et sois guéri », le verbe être ici employé à l’impératif, en ce sens que toute guérison, quelle qu’elle soit, est à maintenir par de nouvelles façons, de nouvelles manières d’être. Ce qui est promis n’est nullement une autre vie, mais la même vie quoique nouvellement vécue, rien de moins. Redonnons une fois pour toutes, le sens premier aux mots « résurrection » et « réincarnation ». Le premier voulant dire « se relever » et le second « prendre chair à nouveau ».


Les choses étant fixées nous pouvons entamer notre marche vers la Liberté, la Vérité, la Sagesse.

Platon d’ajouter que la victoire sur soi-même est, de toutes les victoires, en même temps la première à réaliser et aussi la plus belle.


La Liberté consistant dès lors pour l’éprouvé à réinterpréter, par lui-même, ces événements passés relatifs à son enfance ayant naturellement limité son ouverture libre et totale sur le monde, et ce, dans l’une ou plusieurs de toutes les sphères possibles de l’existence, qui plus est, à des degrés divers. La Liberté, véritable Liberté, ne provient jamais de l’extérieur, elle est en soi. Cette Liberté menant à une existence qui soit Présence survient lorsque l’esprit s’est purgé des limites imposées du passé. Le temps, avons-nous dit, est vécu simultanément dans une seule dimension, le présent, dimension physique s’il en est une. Passé et futur n’en sont que des extensions, on les pense, ils sont immatériels. Somme toute, passé et futur nous sortent du présent. En conséquence, lorsque l’esprit s’est purgé du passé, passé limitatif précisons-le, le futur, voire le devenir s’en trouve également purgé d’où la possibilité d’une existence qui soit désormais Présence; un présent vécu au présent comme quatrième dimension tel que l’affirmait Pascal. La Liberté implique une démarche pour retrouver le Soi initial non affecté par l’enfance. Le problème de l’adulte ayant en quelque sorte d’avoir été enfant et cela en gardant à l’esprit que les parents donnent toujours, quantitativement, leur meilleur. Ils donnent avec ce qu’ils ont eux-mêmes reçu à partir de ce qu’ils sont. Or, on fait les enfants – la génétique étant à son meilleur – bien avant avoir cheminé et avoir atteint Liberté, Sagesse et Maturité. Force est d’admettre qu’au plan qualitatif ce «meilleur parental» peut parfois être dysfonctionnel jusqu’au point d’être nettement pathologique. Voilà pourquoi l’on a fait naître Jésus d’une conception virginale. Événement donc qu’on ne peut changer certes, mais que l’on peut assurément transformer qualitativement, spirituellement, voire significativement.

Nous guérissons pour peu que nous nous séparons de notre enfance, d’ajouter Sénèque.

Se libérer des limites naturelles imposées par l’enfance et son niveau de conscience esthétique c’est se donner la possibilité d’accéder à une existence qui soit désormais Présence comparativement à une simple présence. L’homo reproductor a fait place à l’homo creator, et ce, grâce à ce que l’épreuve avait fait de cet être, momentanément fort heureusement, parce que parfois le risque peut être fatal, un homo destructor. Un tel être dont l’âme est désormais purifiée, raffinée n’est plus, tant dans son âme que dans son agir, marqué par la contrainte et l’ignorance héritées de la connaissance sensible avec son stade esthétique, il est devenu être de Volonté. Ce n’est que lorsque cette possibilité de Liberté s’est réalisée que la Volonté, une volonté éclairée, advient.

Selon Hegel, l’âme purifiée des impuretés de l’enfance est le fruit d’une évolution dialectique naturelle de l’esprit, au départ brute; l’âme se raffine.

Une volonté délibérative offrant dès lors la possibilité de pouvoir choisir entre le bien et le mal mettant ainsi fin à la contrainte forcée par les croyances héritées et ses illusoires « choix », son illusoire « volonté » ainsi que son illusoire « liberté » subies durant et depuis l’enfance. Pour choisir il faut à tout le moins deux options sinon l’on subit ce que la naissance impose au départ. Pouvoir choisir implique jugement de valeur et discernement, voilà l’éthique. L’éthique pose un regard non biaisé par la contrainte; elle est un regard à la deuxième puissance pour paraphraser Marcel. Un regard empreint de Sagesse du fait que l’on est en mesure de choisir entre le bien et le mal. Or, lorsque l’un est en mesure de procéder à une telle capacité de choisir, voire de délibérer, il est indubitable que l’on choisisse le bien plutôt que le mal. De là le propre d’une existence de plus en plus vertueuse. Le fait de subir, de passer une vie dans le « subissage » dirais-je, étant malheureusement le triste lot de toute une existence d’un grand nombre. Une volonté essentiellement de plus en plus vertueuse certes, mais à entretenir. En ce sens la méditation et le yoga en sont des outils incomparables pour ce faire. Que doit-on entendre exactement par yoga et méditation? Étant adepte de la méditation et du yoga depuis nombre d’années, ma réflexion est à l’effet que le yoga serait la partie physique, voire la corporéïsation de la méditation, laquelle en serait le versant mental, soit la mentalisation du yoga. Le but : la dissolution de la conscience incarnée acquise de l’enfance, conscience esthétique, le « Je », l’« Ego », le « Moi » dans la Conscience cosmique ou Pure Conscience. La Pure conscience est atteinte lorsque le mental cesse d’être affecté par le monde des objets par l’intermédiaire des sens de par leur fonction initialement grossière, brute, de là la non-dualité, la Présence. Dissolution qui n’a rien de négatif considérant qu’elle est une intégration, voire une réintégration, dans le sens de «retourner chez soi», de niveau absolu, c’est-à-dire avec la source de tous les mondes.

Ce qui est ici, en moi et autour de moi, est partout
Ce qui n’est pas ici n’est nulle part

Ainsi, il n’y a rien dans le corps et l’âme qui ne soit dans l’univers et vice versa. SHAKTI est la puissance cosmique manifestée de l’Esprit dans le corps où elle prend le nom de KUNDALINÎ comme manifestation du Macrocosme (l’univers) dans le Microcosme (le corps humain). C’est donc par la puissance de SHAKTI, l’Âme ou Conscience de l’Univers, que le corps existe. SHAKTI, comme Conscience cosmique énergétique, manifestée sous forme de matière et de mental, devient inévitablement, chez l’humain, une conscience conditionnée par le Karma, incluant l’enfance, où le Soi initial est déchiré en « Je », en « Ego », en « Moi ». La Conscience Pure, SHIVA, étant ainsi perdue. Dès lors, la perception et le jugement sont infailliblement faussés, le mental se prenant pour un « Je » donnant d’avance, illusoirement, la forme aux êtres, aux choses et aux phénomènes du monde quels qu’ils soient. Êtres, choses et phénomènes du monde, devenant produits de la conscience incarnée, esthétique au départ, font en sorte que l’« être conscient de... » lequel est le propre d’une conscience qui soit Présence libre et autogène se dilue en « avoir conscience de... » d’où l’instauration de la dualité initiale entre l’immanence (ce qui est propre à chacun) et la transcendance (ce qu’il fera de la réalité comme telle) d’où ses jugements préfabriqués d’avance, faux jugements, faut-il le préciser. Le yoga, conjointement avec la méditation, a pour but la dissolution du « Je », de l’« Ego », du « Moi » dans la Conscience Pure, SHIVA, d’où l’atteinte d’un mental, voire d’un jugement non affecté par les sens à leur état brut mettant ainsi fin à la dualité primale immanence/transcendance source de toutes les formes de dualités où les sens prenaient le dessus sur le sens : là où il n’y a pas de mental, il n’y a pas de limites. C’est par un travail sur les CHAKRAS regroupés sous la férule de SUSHUMNÂ, centres de conscience subtils, voire au-delà d’une conception plutôt grossière, en accord avec la loi dharmique, laquelle vise la contribution au dessein universel et dont le seul but est l’extase spirituelle, qu’une telle maîtrise de soi peut advenir. DHARMA étant la loi qui gouverne l’évolution, le dessein de l’univers, du Cosmos, le mot signifiant d’ailleurs ordre. L’extase de l’existence comme « sortie de soi » étant dès lors en harmonie, en Gestalt, avec l’expansion du Cosmos. Ainsi libéré, l’accès à la sérénité, à la félicité et à la béatitude émerge; se produit dès lors ce que l’astrophysicien Hubert Reeves nomme une « capacité d’émergence ». D’esthétique qu’elle était au départ la conscience devient éthique, l’être étant dès lors relié avec la source de tous les mondes, de tous les êtres en devenant de la sorte leur propre conscience si l’on peut dire. Un tel être n’a nul besoin de code d’éthique comme repaire étant lui-même repère par son agir éthique.

L’existence vertueuse affirmait Lao Tseu est bonté: bon avec les bons, bon avec les malintentionnés. Elle est loyauté : loyal face à la fidélité, loyal face à l’infidélité. N’ayant plus de conscience personnelle le Sage fait sienne la conscience d’autrui. Un tel Sage bouleverse l’esprit du peuple et l’unifie, et le peuple se tourne ainsi vers lui yeux et oreilles. Ainsi libérée une telle personne se doit de faire tout ce qu’elle peut humainement afin, préventivement et concrètement, d’aider enfants, adolescents, parents et tout humain de ce monde à accéder et à profiter au maximum de la Liberté, la Vérité, la Sagesse.

La vertu est un choix, un désir délibératif volontaire découlant d’une Sagesse pratique impliquant expérience et réflexion critique.

TRANSIRE BENEFACIENDO

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