LA SANTÉ DES QUÉBÉCOIS : POUR UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL PATIENTS-SOIGNANTS





Mon propos ne porte pas sur les statistiques alarmantes concernant la santé que nous observons tous. Cette évidente observation démontre à elle seule que nous sommes face à un problème de taille, tant au plan médical que sociétal : de plus en plus de problèmes de santé à des coûts de plus en plus élevés. Une mise en garde cependant, en aucun cas je prétends que toutes les maladies sont en lien avec des deuils, des souffrances non intégrées. Si vous avez travaillé quarante ans dans une salle de cuve d’une aluminerie ou à l’extraction minière de l’amiante, c’est une évidence que vous avez malheureusement plus de chances de développer un cancer de la vessie ou du poumon que quiconque n’ayant pas travaillé dans un tel environnement. De même si, en 1986, vous étiez dans l’environnement où a eu lieu la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, il se peut également très bien que vous développiez une leucémie. À cela s’ajoute nombre de maladies héréditaires et congénitales. Enfin la pollution, sous tous ses aspects, de l’air que l’on respire à la nourriture que l’on mange, constitue un facteur aggravant concernant les risques de développer une quelconque maladie. Cependant, lorsqu’une patiente de 36 ans vient me consulter suite à un diagnostic de cancer de l’ovaire six mois après la noyade de sa fille de trois ans et demi dans la piscine familiale il y a lieu de se laisser interpeller par son vécu. La psychoneuroimmunologie s’est intéressée depuis plusieurs décennies au lien épreuves  émotions  système immunitaire  maladies et c’est par la suite que des approches qualitatives en santé ont été souhaitées afin d’intégrer le sujet malade et son vécu, approche que je préconise et que je pratique depuis plus de 22 ans. Mais pourquoi donc dans une société postmoderne comme le Québec, où des conduites salutogènes, conduites propres à améliorer la santé comme la prévention, l’information, l’éducation, etc., sont légion, pourquoi donc y a-t-il tant de gens malades? Selon ma compréhension, la réponse réside, entre autres, dans la relation patient-soignant. Posons d’abord notre réflexion sur notre médecine.

Notre médecine s’occupe à soigner le corps malade et elle le fait très bien, indiscutablement bien. Mais notre médecine considère peu ou pas l’être, son existence en sa globalité, auquel appartient ce corps. Non pas qu’elle ne veuille pas, elle ne peut tout simplement pas considérer l’être-malade parce qu’elle n’en a pas les compétences. L’existence de tout être humain, donc de cet être-humain-malade n’est pas qu’uniquement physique, corporelle. Toute existence humaine comporte trois dimensions inextricables en interrelation constante dans le temps : le spirituel ou l’immatériel, ce qu’il est convenu de nommer l’âme (les significations), le psychologique ou agitations de l’âme (les émotions) et le physique (les réactions corporelles). 

AFFIRMATION 141

Corps, psyché, spiritualité et temporalité constituent un tout unifié et inséparable.

AFFIRMATION 289

L’équilibre physique du corps tient de l’équilibre de l’esprit, de l’âme.


Cette considération atrophiée du concept d’existence de l’être-malade de la part de la médecine traditionnelle fait en sorte que sa compréhension en est partielle, avec des diagnostics partiels, des interventions partielles et, infailliblement, des résultats partiels et temporaires. S’ensuivent récidives et rechutes comme si celles-ci étaient vitales pour lêtre-malade, un cri du corps nayant pas été compris initialement. Bien des maladies au départ fonctionnelles ayant été « soignées » par une petite pilule ayant pour fonction de rééquilibrer le système hormonal temporairement et illusoirement donc se transforment en maladies lésionnelles, en nécroses d’organes (cancers de toutes sortes, cardiopathie acquises diverses, etc.). On a très bien soigné, mais on n’a pas guéri parce que la guérison permanente exige plus. On nous dit que l’on guérit du cancer de plus en plus. Le fait est qu’après cinq ans de rémission vous sortez des statistiques associées à ce type de cancer. Malheureusement, grand nombre de patients meurent d’une récidive, mais d’un autre type de cancer.

Gertrude est venue me consulter in extremis à 52 ans, je suis oncopsychologue, conséquemment à un diagnostic de cancer du poumon avec étendue métastatique au foie et aux os, un pronostic de survie de quelques mois. Le modèle thérapeutique développé dans ma thèse doctorale, modèle répondant aux approches qualitatives souhaitées, fait en sorte que j’ai besoin de connaître, avant toute chose, l’histoire de vie, l’histoire intérieure, voire l’âme de mon patient, et ce, en totalité. Il n’y a aucun déni ni banalisation de ma part du mal psychologique (dépression) ou physique (cancer) dont mon patient est atteint et je suis intraitable sur un point : il faut traiter ce corps malade avec ce que la médecine offre pour ce faire. Cependant, il faut pousser l’analyse plus loin. Le corps n’est que le médium physique de l’existence, il la réalise, l’actualise dans sa totalité: la maladie comme la santé est tridimensionnelle. Pourquoi donc s’intéresser au vécu, au passé, à l’âme? Parce que c’est dans cette histoire de vie, unique, que se trouve la réponse à la maladie. Mais pour accéder à l’histoire de vie du patient, il faut qu’il se sente écouté, qu’il ait toute la place et la seule façon c’est par laccueil, la confiance et la parole. 

AFFIRMATION 180

Parler n’a de sens que s’il y a quelqu’un pour entendre.



Or, si les réponses à sa maladie sont en lui, les réponses au retour à la santé le sont également. La maladie n’est pas une entité existant d’elle-même, elle se greffe sur une personne, elle surgit dans l’existence de cette personne, auparavant en santé faut-il le préciser. Or, il n’y a pas deux âmes identiques non plus deux existences identiques, ce qui fait qu’il n’y a pas deux maladies identiques. Pourtant tout le monde est soigné de la même façon : chimiothérapie, Lipitor, Effexor, etc. et c’est exactement pour cela qu’on ne guérit pas, on traite le symptôme point, la cime du mal et non sa racine. Revenant à ma patiente donnée en exemple, son histoire de vie révélait qu’à 42 ans, soit 10 ans auparavant, elle avait subi une tumorectomie pour une tumeur bénigne au sein. Après l’opération, le médecin lui donna son congé en lui disant : « Oubliez ça, madame, il n’y a plus rien, tout est beau. », ce qu’elle fit. Cinq ans plus tard, elle fit une récidive, mais plus grave cette fois : mastectomie radicale avec la même consigne, soit d’oublier ça. Quatre ans plus tard, une deuxième récidive qui l’amène à me consulter suite aux conseils d’une amie ayant elle-même consulté et dont la santé (maladie de Crohn) s’était remarquablement améliorée, même après plusieurs années suivant la thérapie. Lorsque je collige l’histoire de vie d’un patient, il y a, entre autres, une question très révélatrice où je lui demande de me fournir les trois plus beaux événements de sa vie et, aussi, les trois pires. En regard des pires événements Gertrude n’a pas nommé le cancer qui allait l’emporter dans les mois suivants, mais comme pire événement de sa vie, elle nommera sa relation à sa fille. C’était là nommer son cancer. Une relation dysfonctionnelle, malsaine, mais d’une façon incomparable, voire pathologique. 

AFFIRMATION 177

Car c’est là, dans le passé, que résident les clés de la guérison.

On ne fait pas une tumeur au sein comme ça à 42 ans sans raison, sauf, tout comme je l’ai expliqué en entrée, si une raison génétique en lien avec les gênes BRCA1 et BRCA2 est en cause. Il est cependant parfois moins compromettant de laisser le soin de sa guérison à une pilule ou à une chirurgie que de faire face à la réalité de ce que l’on vit avec ce que cela comporterait comme confrontation, de ruptures inenvisageables parfois. Qui plus est, on ne meurt généralement pas d’une tumeur primaire, on meurt de son étendue métastatique. Mais peut-on penser un instant que si le médecin traitant avait conseillé à ma patiente de se questionner à savoir pourquoi elle avait développé cette tumeur du sein à 42 ans, peut-on penser que cela aurait pu changer quelque chose? Jamais je ne pourrais le démontrer, et cela est hors de question dans une approche humaniste telle que je la pratique, que c’est grâce à la thérapie que tel ou tel patient a recouvré la santé. L’Analyse Existentielle est une approche qualitative et non quantitative ce qui exclut hypothèses, déductions, prévisions et reproductibilité. Je demeure convaincu, 22 ans d’expertise me le confirment, que si cette femme m’avait été référée pour consultation à 42 ans, suite à sa tumeur bénigne, je l’aurais amenée à se protéger des affects négatifs (colère, culpabilité, déception, honte...) occasionnés par ce stress chronique, de cela je n’ai aucun doute. Stress chronique occasionné par une dépendance, naturelle et compréhensive d’une mère à sa fille, mais combien pathologique en ce cas-ci. Or, il est admis depuis longtemps que de tels stress ont un impact négatif sur le système immunitaire (immunodéficience) d’où les résultats sur la santé psychologique et physique que l’on connaît. Conséquemment, elle serait probablement encore vivante.

AFFIRMATION 213

Ainsi plus nous sommes dépendants et plus nous risquons d’être éprouvés, donc de souffrir.

AFFIRMATION 260

L’épreuve cause une rupture dans la fluidité de l’existence faisant de nous un mort-vivant.


À tout le moins, j’ai contribué, compte tenu de l’irréversibilité de son état, à ce qu’elle meure en toute sérénité. Ma thérapie ne pouvant en être uniquement une de confrontation, dans le sens où j’amène le patient à réaliser que sa maladie était en quelque sorte conditionnée, non volontairement et non consciemment cela va de soi, celle-ci a donc débordé dans une thérapie d’accompagnement à la mort. Voilà pourquoi j’ai aimé et j’aime toujours ma profession. Dans tous les cas, je me sens aidant, utile, humain d’une façon qui frôle parfois l’indicible. Si je change la vie de mes patients pour mieux, eux font de même pour moi. C’est ce que l’on nomme Gestalt soit la quête d’être du patient qui coïncide avec celle du thérapeute dans un ici-maintenant incomparable quelque peu surnaturel, je dirais.

Enfin en quoi les patients sont-ils concernés dans ce constat d’échec de notre médecine à guérir? Comme patient vous devez contribuer à votre guérison en aidant ceux qui vous soignent (médecins, infirmières, pharmaciens, ...) à poser un meilleur diagnostic, un diagnostic non plus partiel, mais global de sorte qu’il porte sur toutes les dimensions de l’existence, votre existence. Ces soignants sont des professionnels qui ont à cœur notre santé. Faites-vous confiance et faites-leur confiance, ce sont des professionnels. S’ils ne sont pas en mesure d’écouter et d’intervenir face à vos doléances, ils sauront vous orienter aux bonnes ressources. Vous avez une part de responsabilité dans votre guérison. Il n’y a pas de honte à dire que l’on souffre, le reconnaître et aller chercher l’aide requise est un indice de santé mentale. 

AFFIRMATION 185

La santé mentale se valide dans des réponses, voire des mécanismes de défense adaptés, c’est-à-dire évolutifs et constructifs.


Il faut que patients et soignants comprennent, admettent et s’engagent mutuellement à ce que la relation patient-soignant fasse l’objet d’un nouveau partenariat dont la finalité est un meilleur diagnostic pour de meilleurs résultats. Un nouveau paradigme où nous pourrions désormais parler de développement durable en matière de santé, de soigner et de guérir aussi. 

AFFIRMATION 155

C’est quand même étonnant, on parle de développement durable partout, sauf lorsque ça concerne l’être humain.



**Les Affirmations du texte sont tirées du livre Liberté de Magella Potvin.

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