SUICIDE SUR LA BANQUISE :
LA TRAGÉDIE AUTOCHTONE




Le taux de suicide observé chez les Autochtones ne date pas d’hier, mais il nous faut reconnaître que le mal ne cesse de s’amplifier. Dans ce présent billet, je ne m’attarderai pas aux statistiques que nous savons tous comme tragiques. L’observation qui en découle est qu’il y a une problématisation progressive évidente et, surtout, alarmante et qui mapparaît inexorable. Mon propos portera donc sur le pourquoi de tous ces suicides. J’établirai cependant une distinction dans ma réflexion entre les Autochtones du Grand-Nord du Québec dont j’ai plus d’information. Les problématiques existentielles vécues par les Autochtones du Québec sont apparues, selon moi, peu après la Convention de la Baie-James et du Nord québécois subséquente à l’annonce du projet de la Baie-James par le premier ministre de l’époque, Robert Bourassa, en 1971. Mais déjà, avant l’événement de la Baie-James, le Grand-Nord québécois avait été éventré sans scrupules par les grandes compagnies minières de l’époque, et ce, avec l’assentiment du gouvernement québécois. Personnellement, je pense qu’il y a un lien entre les diverses pathologies développées chez les Autochtones du Grand-Nord québécois (drogue, alcoolisme, suicide et maladies diverses) conséquemment aux cicatrices territoriales laissées par les compagnies minières et la pollution engendrée par plus de trois sites de dépotoirs à ciel ouvert, mais davantage avec l’acculturation brutale qu’ils ont subie avec le développement hydroélectrique de la Baie-James.



AFFIRMATION 289

L’équilibre physique du corps tient de l’équilibre de l’esprit, de l’âme.


En monnayant la Culture des Autochtones du Nord québécois, le gouvernement du Québec leur a volé leur âme, leur esprit, voire la dimension spirituelle de l’existence qu’était traditionnellement la leur. Toute existence humaine comporte trois dimensions inextricables en interrelation constante dans le temps : le spirituel ou l’immatériel, ce qu’il est convenu de nommer l’âme (les significations), le psychologique ou agitations de l’âme (les émotions) et le physique (les réactions corporelles). Concernant le temps, la notion de temporalité, sil dure pour le monde inerte pour lhumain ce temps sécoule entre passé et futur. Ces derniers ont « accepté » de vendre leur âme, soit toute leur histoire collective et individuelle (traditions : pêche, chasse, cueillette, etc.), pour un plat de lentilles. En conséquence, ils n’ont plus – si l’on habite notre âme – de lieu où habiter, et cela même s’ils ont encore accès à tout l’espace physique qu’ils avaient. Cette acculturation est donc de l’ordre de la signification, voire du spirituel. Nous habitons notre âme dans le sens où, spirituellement, en plus des acquis postnataux qui structurent partiellement notre âme, s’ajoute ce qui précédait à notre naissance même, notre tradition quoi! Ce qu’il est convenu de nommer également le Pré-monde, le transgénérationnel, voire le Karma dans une vision tibétaine. L’Univers comporte un espace observable, certes, mais également un espace invisible. Tout dans l’univers a l’Esprit comme « substance », les lois de la nature sont des lois de l’Esprit. La matière inerte n’existe jamais seule, elle est toujours associée à une psychomatière (voir le chapitre sur la psychomatière du livre Liberté). C’est l’Esprit de la psychomatière, l’me de l’univers, qui donne naissance à la matière. À cela s’ajoute l’esprit de l’humain lorsqu’il y a humain. Donc pas de matière sans Esprit de même pas de corps sans esprit. La différence ici entre matière inerte et matière vivante est que la matière inerte subsiste inexorablement, alors que le problème avec la matière vivante, l’humain, est d’avoir à être, et ce, continuellement, de toujours et pour toujours donc perpétuellement. Comprendre perpétuellement ici dans une vision cosmique cela va de soi.

AFFIRMATION 1

Le problème de l’humain, c’est d’avoir à être, et ce, continuellement et de toujours.


Pour que les choses soient signifiantes pour l’humain il faut, à tout le moins, l’esprit, soit la dimension spirituelle de l’existence, et ce, afin que l’humain puisse être conscient du monde qui l’entoure, le percevoir certes, mais qu’il puisse également y répondre. Ces Autochtones ont beau posséder encore tout le territoire qu’ils avaient, avec tout ce qui y vivait (phoques, poissons, ours blancs, etc.), force est de constater que c’est l’esprit qui n’y est plus. Ce n’est pas l’œil qui voit, c’est l’âme. Car si c’était l’œil, les Autochtones continueraient de voir ce qui a toujours été et ce qui est encore. Jaspers disait que sans Histoire (notre passé), nous perdons le souffle de notre esprit, si nous sortons de l’Histoire nous tombons dans le néant. L’existence, selon Jaspers, peut être absente à elle-même de deux façons : dans le désespoir face au néant et devant la certitude d’une éternité outre-tombe. Non volontairement, non consciemment, nous avons commis un génocide face à cette jeunesse que nous avons coupée de son passé, de son esprit, de son âme, bref, que l’on a tuée culturellement, donc, existentiellement et spirituellement. Lorsqu’il est question de psychomatière, la loi de néguentropie croissante fait en sorte que l’Esprit se développe avec le temps. Il ne diminuera jamais, mais peut cesser de croître. L’esprit des Autochtones est toujours là, mais ne peut que difficilement s’ajuster à cette acculturation qui leur a été imposée d’une façon trop, mais beaucoup trop radicale et c’est justement cet esprit qui les fait souffrir. Le mal est un mal à l’âme. Or, si l’esprit cesse de croître, c’est la loi d’entropie qui sévit et fait en sorte que la matière, ici le corps humain, se dégrade par perte d’énergie. Reprenant Jaspers, je dirais que les Autochtones du Nord québécois, en ayant été sortis de leur histoire sont « tombés » dans le néant, d’où leur désespoir. 

AFFIRMATION 70

L’existence, selon Jaspers, peut être absente à elle-même de deux façons : dans le désespoir face au néant et devant la certitude d’une éternité outre-tombe.

AFFIRMATION 73

L’humain est un être temporel et l’existence humaine, en tant que présence, est toujours motivée historiquement.



Le désespoir des Autochtones du Grand-Nord québécois est également vécu par d’autres peuples du Canada, du Brésil, de l’Éthiopie, du Pérou, du Botswana et des Iles Andaman, entre autres. Les raisons : la forêt, les barrages, le tourisme, les mines, etc. Cependant, au désespoir des Autochtones canadiens s’ajoute, avec l’évolution exponentielle des technologies, la frustration de ne pouvoir accéder à tout ce qui leur est possible de voir, d’entendre, bref d’espérer vivre. La distance, la langue, l’instruction, somme toute leur mode de vie ancestral s’objectent, si je puis dire, à cette assimilation radicale imposée, et ce, sans possibilité de retour en arrière. C’est là que s’applique, je dirais dans une visée culturelle, la théorie de la double contrainte de Gregory Bateson. Ils sont à la fois dissociés (passé) et absorbés (futur). Dans de telles circonstances, le désespoir, au départ ponctuel, se transforme en inespoir. Inespoir signifie sans espoir possible. Si, face au désespoir, l’espoir semble impossible pour le désespéré éconduit nous savons que sa situation est ponctuelle. On peut être désespéré suite à une peine d’amour, mais la vie, potentiellement, a encore beaucoup à offrir. Mais l’inespoir est plus radical, il ne touche pas un pan de l’existence, mais l’existence dans sa totalité potentielle. Conséquente à l’épreuve, la souffrance est toujours en lien direct avec le niveau de dépendance quelle que soit cette dépendance, saine ou malsaine. Dans le cas qui nous préoccupe ici la dépendance était naturelle et ancestrale pour ces peuples. Or, l’existence est essentiellement et fondamentalement projective, soit en termes de potentialité, de possible : lexistence est essentiellement « ex-statique », projective dans le sens doccuper une place en dehors de soi. L’inespoir touche donc autant les Autochtones des autres provinces du Canada que ceux du Québec.

Une telle réflexion, si elle s’avérait juste, laisse malheureusement peu d’espoir, à court terme, à un revirement évolutif de la situation en ce qui a trait au mieux-être de ces communautés. Pourquoi? Parce que face à l’inespoir, l’espoir se voit annihilé. Être dans l’inespoir, c’est être sans futur. Or, être sans futur, c’est ne plus pouvoir exister parce l’être humain, l’existence humaine, sont assujettis au temps. Loin d’être simplement ponctuel, le problème des communautés autochtones est historique, plus encore, chronohistorique; on leur a volé leur passé, leur âme : la structure temporelle de leur existence est éclatée. Ils sont totalement sans appui. Comme la banquise, leur histoire a fondu. 


AFFIRMATION 27

Ainsi en est-il de l’existence, un rendez‐vous continuel avec le futur.

AFFIRMATION 34

Souffrir est une manière d’être en relation avec quelque chose qui n’est plus ou qui n’est pas possible.

AFFIRMATION 226

Se sentant comme un Mort-vivant, mieux vaut décéder que de continuer à vivre comme un mort-vivant.


J’ai l’impression que les Autochtones vivent toutes les étapes du deuil de cette épreuve de l’acculturation en même temps : colère, culpabilité, dépression et négation, soit toutes ces fuites de toutes sortes, y compris le suicide. Difficile de croire, dans un tel contexte, que l’envoi de psychologues et de travailleurs sociaux quelques semaines y changera, à moyen et à long terme, quoique ce soit. Les Autochtones sont face à un nihilisme culturel ponctuel dramatique. 


AFFIRMATION 378

Le nihilisme, selon Heidegger, est la négation de toute véridicité et de toute valeur à la civilisation. Des expressions passagères d’un vivant.


**Les Affirmations du texte sont tirées du livre Liberté de Magella Potvin. 

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