BENOÎT LACROIX : SENS ET NON-SENS


Photo: Radio-Canada




Immédiatement après le décès du vénérable père Benoît Lacroix, Josée Blanchette, journaliste à Radio-Canada, déclarait à l’émission 24/60 que le père dominicain navait jamais parlé de Dieu avec elle. Un accueil inconditionnel du père face à cette femme qui se déclare athée. Être athée et se retrouver dans le sillon d’un homme de tant de bien et de bonté semble étonnant au départ. Mais il n’y a là rien qui soit étonnant. Simplement parce que Dieu est Présence. Le mot Présence au sens étymologique réfère, entre autres choses, à « espace et temps », le temps vécu comme étant cette quatrième dimension de Minkowski, d’Einstein et de Krishnamurti. Un lieu et un temps où l’existence devient co-existence, où l’être en l’humain, de part et d’autre, peut se manifester librement, totalement et pleinement. Il y a là Gestalt, coïncidence, entre la quête d’être-humain de celui qui est accueilli, ici Mme Blanchette, et de celui qui accueille, ici le père Lacroix, le tout se manifestant dans une parole juste. Sublimes moments d’éternité. Carl Rogers affirmait qu’au plan thérapeutique, lorsqu’une telle coïncidence se produit, quelque chose de surnaturel se passe. Le surnaturel n’étant rien d’autre que de dépasser sa propre nature, soit d’être méfiant, d’avoir peur, de douter, d’être contre, de détester...



AFFIRMATION 42

L’éternité n’est pas infinité de la durée, mais une coïncidence absolue avec le monde, êtres et choses.


AFFIRMATION 297

Plus qu’un phénomène linguistique, la parole est la manifestation de l’essence de l’être.

Or, semblable rencontre, dirais-je à Mme Blanchette, est Présence certes, mais elle est « Dieu » dans le sens que Dieu c’est nous qui le créons par notre simple présence physique en même temps que c’est Lui qui nous crée. Dieu, tout comme l’existence, existe en tant que possible, il est à faire en quelque sorte. Exister, le mot Ex le dit, c’est occuper une position en dehors de soi : la détermination constitutive de l’humain, ce qui le constitue, bref le fait être, étant d’avoir-à-être projectivement et continuellement, et ce, contrairement à l’objet, qui lui, est voué à subsister inexorablement. Dieu n’est pas et ne doit pas être objet de Transcendance. Or, le faire se manifeste, se concrétise dans l’agir. Un agir de plus en plus vertueux. Voilà pourquoi toutes les philosophies des valeurs, transcendant la réalité concrète, ont échoué. En conséquence, il n’y a pas de sens à se dire athée ou croyant. Toute croyance, toute conviction, et ce sont là deux croyances, est fermeture, crispation sur soi, éloignant d’autant d’avance de l’accueil inconditionnel de l’Autre substrat à la Présence.



AFFIRMATION 360

Divinité veut dire ici, l’existence la plus haute, la plus vertueuse qui soit.

AFFIRMATION 109

La transcendance est le mouvement par lequel l’existence reprend à son compte et transforme une situation de fait.


Le Québec est en quête de sens. À tort ou à raison la Révolution tranquille a laissé un vide spirituel lequel avait, de toujours, été comblé insidieusement et fallacieusement par la Religion, sauf par de rares engagés tel le père Lacroix. La Religion est disparue, mais la dimension spirituelle de toute existence demeure, elle. Toute existence humaine comporte trois dimensions inextricables en interrelation constante dans le temps : le spirituel ou l’immatériel, ce qu’il est convenu de nommer l’âme (les significations), le psychologique ou agitations de l’âme (les émotions) et le physique (les réactions corporelles). Ainsi, bien des Québécois sont devenus et se disent athées, parfois ça fait Bon Chic, Bon Genre (BCBG) empêchant d’autant l’émergence de la Présence, comme s’ils étaient restés dans le stade de Négation de cette épreuve collective et individuelle non intégrée que représentait la fin de l’emprise de la Religion dans nos vies.

Être théiste ou athéiste, c’est être pour ou contre, c’est déjà faire son lit en quelque sorte. C’est consentir à maintenir un esprit dualiste avec son clivage bon/mauvais, bien/mal. Cela nous éloigne d’autant de l’accueil inconditionnel de cet Autre qui m’est si différent, voire de cette coïncidence source de la Présence. Dès lors, la Présence se résume à une simple présence. Les Québécois, comme le propre de bien des sociétés laïques postmodernes, sont en quête de sens (SECOND REGARD / JOHN CLARENCE) : mieux encore en quête de Présence. À défaut d’y accéder, par conviction athéiste ou par manque de guide spirituel véritable, on se trouve légion de faux dieux.

AFFIRMATION 222

L’épreuve vient démontrer à quel point on s’est trompé, illusionné, berné.

AFFIRMATION 205

Malgré le fait que sur le coup, l’épreuve me déforme, l’épreuve veut m’informer pour me réformer.


Le père Lacroix laisse un héritage spirituel « irremplaçable » c’est indubitable. Force est de constater cependant que les Québécois post-Révolution-tranquille n’étaient pas en mesure d’en apprécier sa richesse : tant de sens faisant non-sens, quelle tristesse! Mathieu Bock-Côté d’affirmer en parlant des Québécois : « Nous sommes désormais une nation antireligion » plus encore, le père Lacroix ne coupait pas la spiritualité de la Religion, comme le veut la mode aujourd’hui. Nous avons certes une histoire à rebâtir, tel que l’affirme Côté, mais, selon moi, en dissociant spiritualité et Religion, car celle-ci n’est que rarement garante de l’autre et quand la spiritualité est, la Religion n’a plus raison d’être. Le problème avec la Religion, sauf en quelques rares exceptions dont le père Lacroix, est que son fondement repose essentiellement sur une théologie biblique et dogmatique. Or, le danger d’une base théologique semblable est le nivellement et la domination des esprits, voire de cette dimension spirituelle de toute existence humaine. Il y a cependant une autre forme de théologie, la théologie pratique, celle-là même que prônait le Nazaréen : « Mettez la loi dans vos cœurs », disait-il. Étant donné que nous sommes en Occident, nous sommes héritiers pour la plupart d’une tradition que l’on nomme judéo-chrétienne, que l’on soit croyant ou pas. Tous les peuples, toutes les cultures se réfèrent à des textes, des mythes, des contes, de l’art rupestre et pariétal et bien d’autres moyens pour transmettre à leurs descendants ce qu’ils ont compris de l’existence humaine. Je tiens à signaler que mon champ de spécialisation en théologie est la théologie pratique, par rapport à biblique et dogmatique. La théologie pratique vise, à travers les Écritures, plus spécialement le Jésus historique comme il est dit, l’intégration de vérités existentielles intemporelles dans le quotidien de l’homme et de la femme de nos sociétés postmodernes. Le but de la théologie pratique est de guider la foi; la foi étant l’émergence d’un vécu réfléchi, d’un raffinement de l’esprit, de plus en plus vertueux, conduisant vers la Liberté, la Vérité, la Sagesse vers une existence qui soit Présence. Elle est un dépassement de soi par soi. Ainsi transformé, un tel être se tient prêt à accueillir et à aider son prochain à se transcender lui-même; ainsi se transmet la foi soit de façon pragmatique et empirique, jamais par enseignement ni par adhésion.

Je serais étonnamment surpris que le père Lacroix ait droit à des funérailles nationales et pourtant! Quand on pense aux dernières funérailles nationales tenues au Québec ça n’a pas grand sens. Dites-moi où sont vos valeurs et je vous dirai où sont vos cœurs.



**Les Affirmations du texte sont tirées du livre Liberté de Magella Potvin.