L’HÉRÉSIE PHILOSOPHIQUE D’ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT


Photo: Tout le monde en parle (Radio-Canada)

Il m’importe de préciser au départ que ma critique ne porte absolument pas sur l’œuvre d’Éric-Emmanuel Schmitt, une œuvre magistrale reconnue maintes fois. Lors de son passage à Tout le monde en parle (dimanche le 21 février 2016), Guy A. Lepage a introduit son invité en disant : « Il est entré dans le Sahara athée et en est sorti croyant. » C’était placer le philosophe, sinon la philosophie, dans une position délicate. Étant moi-même philosophe, je me suis senti interpellé au point de réagir. Dieu en philosophie est synonyme de Présence, point. Penser autrement est une hérésie philosophique, voilà fondamentalement, entre autres choses, ce à quoi je m’oppose.



AFFIRMATION 360

Divinité veut dire, l’existence la plus haute, la plus vertueuse qui soit.

AFFIRMATION 353

Dieu, comme l’existence humaine, existe en tant que possible, il est à faire et en même temps c’est lui qui nous fait comme Présence.

Ce serait donc suite à une expérience vécue à l’âge de 28 ans qu’Éric-Emmanuel Schmitt aurait été sujet à une « Révélation ». Perdu dans le désert, il a dû passer une nuit, une seule en passant, coupé du monde. Il dira initialement que ce n’était pas une situation de mort mais, paradoxalement, il dira plus tard dans l’entrevue : « Peut-être vais-je mourir? » Plus encore, après cette Révélation « [...] la confiance avait fait place à la peur » et dajouter : « Peut-être vais-je mourir dans trois jours, mais avec la foi. » Si Éric-Emmanuel Schmitt ne veut pas admettre la peur morbide qu’il a vécue, c’est, selon moi, pour accréditer sa version d’une « réaction métaphysique ». Enfin, pour justifier, voire rendre indubitable sa réaction métaphysique, lui censé être au-dessus de tout, docteur en philosophie, citera ses maîtres à penser, Derrida et Diderot sans oublier Freud toujours, selon moi, dans le but d’accréditer cette Révélation : « Dieu entre par la faiblesse. » Éric-Emmanuel Schmitt de conclure : « C’est ça qui s’est passé... le danger, qui ouvre à la grande peur, a fait péter cette fausse carcasse. » entendons sa prétention, à 28 ans, à tout savoir et, dit-il, « Dieu est entré par ma faiblesse.» Ce qu’Éric-Emmanuel Schmitt a vécu était incontestablement, pour lui, une épreuve de très haute intensité. Quel danger, à 28 ans, fort probablement à son meilleur au plan physique, à passer une nuit à la belle étoile, ensablé et abrité par surcroît par des rochers? L’humain peut vivre quatre-vingt-dix jours sans manger, plusieurs jours sans boire, mais quelques minutes sans respirer. Une telle épreuve peut cependant, pour certaines personnes, devenir une épreuve de haute intensité, que je nomme une épreuve en apparence insurmontable, laquelle coupe de la familiarité usuelle, du connu dont la fonction est de sécuriser, bien illusoirement cependant. Semblable épreuve vient démontrer à quel point on s’est illusionné, berné, trompé. La confrontation avec soi-même est l’essence même de l’épreuve.


AFFIRMATION 222

L’épreuve vient démontrer à quel point on s’est trompé, illusionné, berné.

AFFIRMATION 215

Toute épreuve vécue ou simplement anticipée comporte un processus de deuil afin d’intégrer la perte, la rupture.

Éric-Emmanuel Schmitt confirme à quel point il a vécu cette confrontation avec lui-même. Il a essayé de comprendre entendons sa peur viscérale de mourir : « J’étais dépassé, je ne comprenais pas..., moi qui croyais maîtriser tout, qu’il n’y avait rien de plus grand que moi. » Yves Boisvert, invité sur le même plateau, a bien tenté de lui faire admettre que sa Révélation était peut-être le fruit d’une hallucination conséquente à celles vécues lors de situations de mort évidentes. C’est connu, face à des situations de mort évidentes, near-death experiences, certains pourront halluciner un tunnel baignant dans la lumière, ce qui les sauvera d’une mort certaine. De façon analogique, ce phénomène de mort imminente serait peut-être le lien avec cette molécule que la mère transmet au nouveau-né lors d’un accouchement naturel, le DMT : un puissant opiacé endogène psychédélique à action rapide. Le DMT serait en connexion avec la glande pinéale, seul l’humain possède cette glande, considérée comme le lieu du septième chakra (Sahasrãra). Loin d’accréditer Boisvert, il est plutôt cinglant, j’oserais dire pédant et prétentieux. Ce qu’il a vécu, lui, c’était une réaction métaphysique et non une réaction contre la peur, pire encore, Éric-Emmanuel Schmitt d’affirmer qu’il était vulgaire et grossier de penser cela. Voilà le Français lequel, à 28 ans, se croyait au-dessus de tout, qui refait surface. En fait, la question que l’on est en droit de se poser après de tels propos de quelqu’un prêchant la tolérance et affirmant que la différence nous enrichit est la suivante : s’il y a eu Révélation comme il prétend, il n’y a sûrement pas eu Révolution, pire même, sa « carcasse » s’est renforcée. Éric-Emmanuel Schmitt parle d’une forte lumière, il y entre et se sent pacifié. Il parle de deux corps; celui qui reste là, menacé par le froid, la faim, la soif et l’autre corps qui s’échappe de ces douleurs. Tant de douleurs après quelques heures d’égarement dépassent l’entendement. Chez certains peuples autochtones, il y a un rituel que l’on nomme « la quête division ». Le jeune est envoyé seul en forêt, sans aucun support, durant quelques jours. Je l’ai expérimenté et le rituel porte son nom, croyez-moi. C’est une évidence qu’Éric-Emmanuel Schmitt a eu peur de mourir comme jamais. Serrer son guide touareg comme il l’a fait après moins de vingt-quatre heures d’isolement en témoigne. Ce qu’il a vécu est une expérience de mort imminente avec comme conséquence son phénomène hallucinatoire. Éric-Emmanuel Schmitt a vu son existence menacée dans sa totalité : plus de corps, plus d’existence. Le corps est le véhicule de l’existence. Toute existence humaine comporte trois dimensions inextricables en interrelation constante dans le temps : le spirituel ou l’immatériel, ce qu’il est convenu de nommer l’âme (les significations), le psychologique ou agitations de l’âme (les émotions) et le physique (les réactions corporelles).


AFFIRMATION 182

Or, plus un organisme est vulnérable et plus il est insécure. Plus il est insécure et plus il est angoissé.

AFFIRMATION 260

L’épreuve cause une rupture dans la fluidité de l’existence faisant de nous un mort-vivant.

L’angoisse menace la capacité même d’exister en stoppant momentanément la fluidité du temps, bref le temps ne s’écoule plus, il se fige. Or, l’existence essentiellement projective, c’est-à-dire tournée vers le futur est donc essentiellement temporale; exister c’est gruger dans le temps qui nous est alloué. Incapable de se projeter, voire de se transcender comme dans son monde usuel sécurisant, envahi par l’angoisse, Éric-Emmanuel Schmitt n’avait pas le choix de se transcender sous un mode hallucinatoire.


AFFIRMATION 110

La perception me permet de reconnaître mes expériences antérieures. Voilà pourquoi le connu sécurise.

AFFIRMATION 107

Transcender, c’est l’acte par lequel ma conscience sort d’elle-même et fait ce que les êtres et les choses sont pour moi : réelles ou irréelles, possibles ou impossibles.

AFFIRMATION 109

La transcendance est le mouvement par lequel l’existence reprend à son compte et transforme une situation de fait.

AFFIRMATION 114

C’est une caractéristique possible de l’existence humaine, être là tout en étant ailleurs.

Du futur, Éric-Emmanuel Schmitt n’en voyait pas ou plus parce que temporellement paralysé par la peur physique de mourir, de là l’angoisse existentielle ou angoisse de mort faisant de lui un mort- vivant et cette projection dans cette forte lumière dans laquelle il entre ..., mais n’est jamais totalement ressorti. Toute épreuve limite comporte un deuil avec ses étapes dites étapes du deuil dont la négation, entres autres. Ma compréhension est à l’effet qu’Éric-Emmanuel Schmitt n’a jamais intégré cette épreuve ce qui l’en aurait fait sortir grandi. Au contraire, il est resté demeuré accroché à cette étape de la négation. Incapable d’avouer humblement sa peur, probablement paroxystique, il a profité de cette expérience à son avantage en y accolant le terme de Révélation. Une Révélation, dans ce contexte-ci, est l’acte par lequel Dieu fait connaître aux hommes son dessein de salut et se fait connaître à eux. Tout philosophe sérieux ne peut accréditer une telle Révélation. Il s’agit, selon moi, d’une hérésie envers la philosophie. Éric-Emmanuel Schmitt aurait pu, en intégrant positivement cette épreuve, se laisser interpeler sur le sens que prenait son existence : mieux encore sur le sens même de l’Existence, c’est-à-dire dans le fait que peut importe ce que l’on sait, ce que l’on est, nous retournerons, avec la mort, 1026 atomes de poussière d’étoiles au Cosmos, point. Être croyant c’est en quelque sorte surpasser, bien illusoirement, l’angoisse de mort, en s’assurant une « survie » après la mort physique.


AFFIRMATION 366

Pour Heidegger, c’est cette conscience de ma mort à moi qui est le fondement de toute conscience authentique.

AFFIRMATION 364

Vacuité, Hebel tout n’est que vacuité. Toute dérogation à cette vérité est illusion et les moyens pris pour l’esquiver le sont tous.

AFFIRMATION 284

L’insight est un pas vers un au-delà du moi actuel, vers un soi à reconquérir.

Éric-Emmanuel Schmitt a raté un rendez-vous incomparable avec lui-même, un insight, voire une prise de conscience fondamentale et est devenu, lui l’élu, plus pédant qu’avant cet événement au point de dire que si l’on est pas d’accord avec le sens qu’il accorde à ce qu’il a vécu, lui, c’est que notre façon de raisonner est vulgaire et grossière. Ce qu’il a vécu, selon lui, ne peut être raisonné et décrit par des mots. Affirmer que les mots servent uniquement pour décrire le visible dénote une incompréhension inconcevable de la part d’un philosophe. L’humain parle parce qu’il a une dimension spirituelle, une âme. La parole sert expressément à rendre concret, manifeste, le spirituel, l’invisible, donc. Si une expérience vécue est extatique, elle est envoûtante, on dira expressément que c’était divin ce qui n’a aucune connotation avec Dieu. Quoiquil en soit si un livre ne peut pas changer le monde comme laffirme Éric-Emmanuel Schmitt, faisant certainement allusion à la Bible et au Coran, de même une Révélation ne peut changer le monde, mais uniquement celui qui la vécue. Éric-Emmanuel Schmitt ne veut pas que l’on questionne ce qu’il a vécu de quelque façon, c’est une évidence. À moins, et cela serait acceptable d’un point de vue littéraire, que ce soit là pure fabulation servant de terreau à tout ce que sera son œuvre. 


AFFIRMATION 297

Plus qu’un phénomène linguistique, la parole est la manifestation de l’essence de l’être.

AFFIRMATION 305

La deuxième forme de la parole concerne les émotions et les sentiments engendrés à la suite d’une agitation, d’une perturbationde l’âme.

**Les Affirmations du texte sont tirées du livre Liberté de Magella Potvin.